La paix à l'épreuve du triangle syro-libano-israélien
Par May Chartouni-Dibarry, mai 2000
L'une des caractéristiques propres au processus de paix israélo-arabe depuis son lancement en 1991 est l'alternance brutale des moments d'euphorie où la paix semble à portée de main, et des cycles de violence qui en fragilisent les maigres acquis. Le volet syrien - ou syro-libanais - relève de cette même absence de logique. L'optimisme qui a accompagné la reprise des négociations entre Damas et Tel Aviv en décembre 1999, après cinq années de gel, est retombé comme un soufflé à l'annonce de leur suspension le 17 janvier 2000. Selon un scénario désormais bien établi, le regain de tension ne s'est pas manifesté à la frontière syro-israélienne - l'une des plus sûres au Moyen-Orient - mais au Liban-sud avant de s'étendre à l'ensemble du pays du Cèdre. Comme en juillet 1993 sous le gouvernement d'Itzhak Rabin (Opération " Justice rendue "), en avril 1996 sous celui de Shimon Pérès (" Raisins de la colère ") et en juin 1999 sous Benjamin Netanyahou, les opérations punitives de l'armée israélienne ont pris pour cible et otage l'État libanais, sa population civile, ses infrastructures, et ébranlé l'ensemble du processus de reconstruction de l'après-guerre.
Pour l'observateur non averti, le lien entre le bombardement par l'aviation israélienne du territoire libanais et les difficultés inhérentes aux négociations syro-israéliennes reste énigmatique. Bien qu'ayant manifesté officiellement sa volonté de s'y joindre " en temps utile ", le Liban est resté à l'écart du processus en tant qu'acteur et cela dès le premier round de ces négociations de 1993 à 1995. Cela s'explique par deux raisons majeures.
La première est relative à l'" indissociabilité " des deux volets, syrien et libanais, qui signifie concrètement l'engagement quasi sacré pris par Damas et Beyrouth de ne jamais conclure d'accord séparé avec l'État hébreu. Mais cette imbrication n'est que l'expression stratégique de l'intimité des liens syro-libanais noués à l'issue de la guerre civile et légalisée par le Traité de fraternité, de coopération et de coordination (1991) entre les deux États. En réalité, les deux dossiers obéissent in fine à deux logiques légales différentes : alors que le règlement du conflit syro-israélien relève clairement de la résolution 242 des Nations Unies (" la paix en échange des territoires "), le Liban est uniquement concerné par la résolution 425 (1978) stipulant un retrait inconditionnel des troupes israéliennes du Liban-sud.
La deuxième raison de l'absence du Liban aux pourparlers de Shepherdstown aux États-Unis tient à sa fonction d'enjeu dans le bras de fer syro-israélien. L'expression d'État-tampon remonte à 1976 au moment de l'entrée des troupes syriennes au Liban officiellement pour y restaurer la paix civile. Un " dialogue de la dissuasion " s'était alors instauré de façon implicite - sous la houlette des États-Unis - entre Damas et Tel Aviv. Ce dialogue a toujours bien fonctionné : il n'y a pratiquement pas eu de confrontation directe entre les 35 000 soldats syriens stationnés sur le territoire libanais et Tsahal retranché dans sa " zone de sécurité " au sud-Liban. Avec Madrid, Oslo et l'accord de paix israélo-jordanien, ce modus vivendi tournera progressivement à l'avantage de la Syrie. Privée des deux cartes palestinienne et jordanienne, Damas rentabilisera avec succès son atout libanais, à savoir le soutien actif et direct mais toujours sous couverture iranienne à la " résistance " libanaise au Sud. L'exacerbation du débat interne en Israël - qui dépasse les clivages politiques traditionnels - sur l'opportunité d'un retrait unilatéral d'une zone de sécurité devenue une zone d'insécurité est significative de la centralité de l'enjeu libanais dans les négociations en cours. Le Liban est redevenu pour Israël ce bourbier qu'il n'a cessé d'être. La guerre d'usure menée contre le Hezbollah libanais, formé aux méthodes de guérilla les plus sophistiquées, entraînant son lot annuel en pertes humaines pour les soldats israéliens, est le cauchemar de l'état-major israélien mais surtout de tout Premier ministre fraîchement élu.
C'est la raison pour laquelle Ehud Barak, à l'instar de ses prédécesseurs, s'est engagé à régler au plus vite la question libanaise. C'est aussi sans aucun doute l'une des raisons majeures qui l'ont amené à réactiver le dossier syrien. Car en dépit de la promesse faite d'un retrait israélien du Liban-sud avant le mois de juillet prochain et cela quelle que soit l'issue des négociations avec la Syrie, la grande majorité de l'establishment politico-militaire en Israël continue à être convaincue que la paix et la sécurité à la frontière nord passent par un accord préalable avec Damas, maîtresse du jeu politique au Liban et ultime garant de la bonne application d'un règlement israélo-libanais. Les dirigeants israéliens, amèrement échaudés par les échecs répétés de leur politique libanaise, nourrissent à l'encontre de leur petit voisin une méfiance congénitale qui les fait douter non seulement de sa fiabilité en tant que partenaire de paix mais aussi et surtout de sa qualité d'acteur étatique.
Sur le plan strictement bilatéral, les points les plus litigieux ont été considérablement aplanis, tout au moins sur le plan technique. Si la question du tracé des frontières (75 km) demeure en suspens - retour aux lignes du 4 juin 1967 revendiqué par la partie syrienne ou respect de la frontière internationale établie par les puissances mandataires en 1923 et reconnue par la partie israélienne comme la seule légale - les autres dossiers relatifs à la normalisation des relations, à la sécurité et au partage de l'eau ont enregistré des progrès significatifs par rapport à 1995. Selon les grandes lignes du projet d'accord, non officiel, rédigé par le médiateur américain et divulgué par le quotidien israélien Ha'aretz, les Syriens auraient accepté d'accélérer le processus d'établissement de relations diplomatiques et consulaires complètes, en développant les relations économiques et commerciales et en encourageant toute circulation de biens et de personnes. Sur la plan des arrangements de sécurité à mettre en ouvre dès le retour du Golan sous souveraineté syrienne, le rapprochement est également spectaculaire : de part et d'autre de la frontière les armées seront séparées par des zones démilitarisées et leurs capacités militaires limitées. Mais deux points de désaccord persistent ; les Syriens continuant à exiger que ces zones soient de profondeur égale et les Israéliens ne transigeant pas sur le maintien de leur présence militaire effective sur la station d'alerte avancée du Mont Hermon au sommet du Golan.
La centralité de l'enjeu libanais illustre bien l'ambiguïté des négociations syro-israéliennes et vient brouiller la formule de " la paix en échange des territoires ". L'ordre des priorités et le sentiment d'urgence des deux parties syrienne et israélienne ne concordent pas. Alors que pour Damas, la récupération du Golan passe par le Liban-sud, pour Israël, le prix à payer pour pacifier sa frontière nord est la restitution du Golan.
Ceci dit, la suspension des discussions n'a pas un caractère dramatique. La flambée de violence au Liban participe de ce jeu syro-israélien dont les règles sont désormais bien intégrées par tous les acteurs locaux comme internationaux impliqués dans le processus de paix. Seul le citoyen libanais plongé à nouveau dans l'obscurité est en droit de spéculer sur la réelle marge de manouvre interne du premier ministre israélien : le bombardement de zones civiles libanaises réussira-t-il à lui assurer le soutien nécessaire pour gagner la bataille extrêmement serrée du référendum national sur la restitution du Golan ? La manifestation qui a rassemblé quelque 150 000 personnes à Tel Aviv, à l'initiative des 17 000 colons installés sur le plateau syrien, permet d'en douter. Pris dans le même dilemme que ses prédécesseurs - maintenir la zone de sécurité tout en s'engageant auprès de son opinion publique à s'en retirer - Ehud Barak a manifestement surestimé sa capacité à extirper son pays du bourbier libanais.